7

Le ciel du soir s’empourprait quand Pike mit le cap sur la maison de Frank Meyer pour la deuxième fois de la journée. Il roula lentement, laissant au crépuscule le temps de s’installer. Pike adorait la nuit. Il l’adorait depuis l’époque lointaine où, petit garçon, il avait dû se cacher dans les bois pour fuir les accès de rage de son père. Ses longues patrouilles en zone de combat chez les marines n’avaient fait qu’exacerber cette passion, qui s’était encore accrue pendant ses années de service dans la police. Pike se sentait chez lui dans l’obscurité. Caché, et libre.

La villa de Frank n’était pas éclairée lorsqu’il passa devant. Le ruban de police jaune vif tendu en travers de la porte avait viré à l’ocre dans la pénombre, et les fourgons et techniciens de la SID étaient repartis. Une voiture pie restait stationnée, mais Pike comprit en voyant ses vitres opaques qu’il s’agissait d’un véhicule-leurre, laissé là pour dissuader d’éventuels candidats à l’intrusion, et qu’il n’y avait personne à bord. Sa tâche en serait facilitée.

Il fit le tour du bloc puis se gara dans l’ombre touffue d’un érable à deux maisons de distance. Sans hésitation, il descendit de sa Jeep et disparut dans une haie. Il traversa le jardin des voisins puis escalada le mur mitoyen. Il longea le garage de Frank jusqu’au jardin arrière et s’immobilisa un moment pour tendre l’oreille. Le quartier bruissait de sons normaux – des automobilistes coupant par Beverly Glen pour regagner la vallée de San Fernando, un hibou attentif perché dans l’érable qui surplombait la piscine de Frank, une sirène lointaine.

Pike s’approcha du bord de la piscine, huma l’odeur de chlore et toucha l’eau. Froide. Il alla à la porte-fenêtre, brisa la vitre près de la poignée, et s’enfonça dans l’obscurité dense du séjour. Après avoir écouté le silence, Pike alluma une petite lampe de poche émettant un discret halo rouge. Il couvrit l’ampoule de ses doigts, laissant filtrer juste ce qu’il fallait de clarté pour révéler les contours de la pièce. Sa main rougeoyait comme de la braise.

La tache en forme de cœur marquant l’endroit où étaient morts Cindy Meyer et son fils cadet formait sur le sol une ombre rouge-brun à peine plus foncée que le reste. Pike passa un moment à l’étudier, mais il n’était pas en quête d’indices. Il était en quête de Frank.

Il fit le tour du séjour, de la salle à manger et de la cuisine, silencieux comme la fumée. Il regarda chaque meuble, chaque jouet, chaque magazine, comme si tous ces objets constituaient les pages du livre de la vie de la famille Meyer, des éléments de son histoire.

Un couloir permettait d’accéder à la spacieuse suite parentale. Des photos des enfants, de Frank et de Cindy en ponctuaient les murs comme autant de souvenirs saisis au fil du temps. Un bureau ancien faisait face à un lit imposant, à tête capitonnée ; Impératrice du monde, disait la plaque-nom posée sur le bureau. Celui de Cindy, où elle devait régler les factures et participer à la gestion de l’entreprise.

Quelque chose dans le lit troublait Pike ; il se rendit compte qu’il était fait. Le séjour et le bureau de Frank avaient été mis sens dessus dessous, mais personne n’avait touché au lit de Frank et Cindy. Il avait dû être fait le matin de l’attaque et attendait encore un coucher qui ne viendrait jamais. Ceci suggérait que les braqueurs avaient soit pris la fuite avant de fouiller la pièce, soit trouvé ce qu’ils cherchaient. Pike se dit qu’il n’avait aucun moyen de le savoir et que John Chen avait sans doute raison : les braqueurs avaient peut-être compris qu’ils s’étaient trompés d’adresse mais, puisqu’ils avaient tué Frank, ils avaient exécuté tous les autres occupants de la maison pour ne laisser aucun témoin.

Pike promena le halo rouge de sa lampe sur le bureau de Cindy et découvrit d’autres photos. Frank et les enfants. Un couple âgé, peut-être les parents de Cindy. Ce fut alors qu’il trouva l’image qu’il cherchait inconsciemment, car il éprouva une sensation d’accomplissement dès qu’il la vit. La photo montrait Frank à la piscine, avec un des garçons. Frank soulevait son fils à bout de bras dans un geyser d’éclaboussures, et tous deux riaient à gorge déployée. C’était le seul de tous ces clichés sur lequel apparaissaient les larges flèches rouges tatouées sur ses deltoïdes. Dardées vers l’avant, comme celles de Pike. Absolument identiques aux siennes.

Pike examina longuement la photo avant de la reposer sur le bureau. Il quitta la chambre et reprit le couloir en songeant à la différence abyssale entre son propre domicile et le foyer de Frank Meyer. Les meubles de Pike se réduisaient au strict minimum, tous ses murs étaient nus. Pike n’ayant pas de famille, aucune photo d’enfants ou d’épouse n’y était affichée, et il n’en possédait pas non plus de ses amis. La vie de Pike l’avait mené à ces murs vides, et il se demanda s’ils se couvriraient un jour.

Au moment où il atteignait l’entrée, l’extérieur de la maison s’illumina tel un soleil aveuglant. Une lumière vengeresse se déversa autour des rideaux et des volets, se faufila dans les fissures de la porte et zébra la moquette. Pike referma la main sur sa minuscule lampe rouge et attendit.

Une voiture de patrouille venait de braquer son projecteur sur la façade. Ils devaient avoir reçu l’ordre de repasser devant toutes les demi-heures ou quelque chose de ce genre. Pike garda son calme. Son souffle ne se raccourcit pas, son rythme cardiaque demeura stable. La lumière balaya la maison, passa trois à quatre minutes à fouiller les haies et le jardin. Elle s’éteignit aussi soudainement qu’elle s’était allumée.

Pike suivit sa lueur pourpre à l’étage.

La maison semblait encore plus silencieuse en haut, où une ombre sur la moquette marquait l’emplacement du meurtre de l’aîné. Petit Frank. Frank junior. Pike compta les années qui le séparaient de la soirée fatidique pendant laquelle, de l’autre côté du monde, Frank lui avait annoncé que Cindy était enceinte.

Ils assuraient à ce moment-là la protection d’un collectif de villages d’Afrique centrale. Une bande armée, l’« Armée de résistance du Seigneur », kidnappait des adolescentes pour les violer et les revendre comme esclaves. Pike avait amené Frank, Jon Stone, un Britannique du nom de Colin Chandler, Lonny Tang, et Jameson Wallace, un ancien soldat des forces spéciales originaire de l’Alabama. Ils s’apprêtaient à attaquer l’ARS pour libérer seize jeunes filles lorsque Frank lui avait confié que sa petite amie, Cindy, attendait un enfant. Frank souhaitait l’épouser, mais Cindy l’avait sidéré en lui posant un ultimatum – elle ne voulait plus entendre parler ni de sa vie dangereuse, ni des gens louches qu’il côtoyait, donc soit Frank renonçait à cette vie et à ses amis, soit c’était fini entre eux. Frank était anéanti, écartelé entre son amour pour Cindy et sa loyauté vis-à-vis de ses camarades. Il avait parlé à Pike pendant près de trois heures cette nuit-là, puis la suivante et encore la suivante.

Pike ferma les yeux et s’imprégna de la sensation de la moquette sous ses pieds, de l’air froid, du silence vide. Il rouvrit les yeux et fixa la tache immonde. Malgré le manque de lumière, il voyait les endroits où les techniciens avaient prélevé des fibres.

Ces nuits africaines étaient directement reliées par un sinueux tunnel temporel à la tache qu’il avait à ses pieds. Pike couvrit sa lampe, plongeant le monde dans le noir.

Il redescendit vers le bureau de Frank.

Le volet ayant été laissé ouvert par les techniciens de la SID, la pièce bénéficiait de la clarté d’un réverbère. Pike éteignit sa lampe rouge. Il s’assit à la table de Frank, dos à la fenêtre. Le bureau de Frank le Tank. Loin de l’Afrique.

 

 

La nuit où, en Afrique, Frank Meyer avait décidé de changer de vie, il lui restait trente et un jours de contrat à honorer et treize jours pour gagner son surnom. Le surlendemain, Joe, Lonny Tang et lui s’étaient envolés pour le Salvador. Frank n’ayant pas pu joindre Cindy avant leur atterrissage en Amérique centrale, c’est à ce moment-là qu’il l’avait prévenue. Elle lui demanda de la rejoindre par le premier avion, mais Frank expliqua qu’il avait un contrat et qu’il respecterait cet engagement. Cindy n’apprécia pas mais donna son accord. Après cinq jours au Salvador, Joe et ses hommes s’embarquèrent pour le Koweït.

Il s’agissait cette fois d’assurer la protection de journalistes français, italiens et britanniques. La mission du jour consistait à escorter deux journalistes et deux techniciens de la BBC jusqu’à Jublaban, un village situé sur l’autre versant de la montagne, épargné par les combats car très éloigné des forces ennemies.

Pike ayant en charge plusieurs groupes distincts de journalistes ce jour-là, il avait scindé son équipe en trois, attribuant la virée à Jublaban à Lonny, Frank, Colin Chandler, ainsi qu’à un ancien de la Légion étrangère nommé Durand Galatoise. Deux Land Rover, deux opérateurs par véhicule, les journalistes répartis entre eux. Une rapide excursion de cinquante kilomètres en montagne, départ le matin, retour après le déjeuner.

Durand Galatoise avait même glissé deux bouteilles de chablis dans son paquetage, charmé par le sourire ravageur d’une des journalistes.

Ils partirent à huit heures ce matin-là, Lonny et Frank dans le véhicule de tête, Chandler et Galatoise en queue. Ils atteignirent Jublaban sans incident. Dans le cadre d’un sujet sur les soins médicaux en zone rurale, les journalistes étaient en train d’interviewer l’unique généraliste de Jublaban quand une roquette frappa le second Land Rover, qui se coucha sur le flanc. Les opérateurs et l’équipe de la BBC se retrouvèrent aussitôt sous un feu nourri d’armes légères.

Galatoise fut tué dans les soixante premières secondes ; l’autre Land Rover explosa à son tour, et Lonny Tang reçut l’éclat de roche qui lui mit les tripes à l’air. Frank et Chandler estimèrent qu’ils étaient face à huit ou dix hommes, puis se rendirent compte que le cauchemar ne faisait que commencer : quatre blindés légers et deux chars lourds approchaient en grondant dans le désert. Avec leurs deux Land Rover hors d’usage, ils étaient pris au piège.

Après avoir renfoncé les intestins de Lonny Tang à l’intérieur de son ventre, Frank lui fit un bandage compressif maintenu par une ceinture serrée à bloc pour le garder entier. Couvert par le fusil-mitrailleur de Chandler, il courut ensuite jusqu’à son Land Rover en flammes pour y récupérer un émetteur radio, des munitions, et un Barrett de calibre 50 généralement utilisé pour le nettoyage des snipers. Le Barrett était un monstrueux fusil de précision de plus de quatorze kilos capable de détruire un bloc-moteur à plus d’un kilomètre et demi.

Chandler conduisit les journalistes vers une position moins exposée, mais Lonny Tang était intransportable. Frank le traîna jusqu’à une hutte de pierre toute proche puis revint affronter l’ennemi avec son Barrett. Il raconta plus tard qu’il avait pleuré pendant toute la durée de l’engagement ; chialant comme un bébé, selon ses propres termes, courant, tirant, puis courant à nouveau.

Pike avait suivi par radio le déroulement des événements, relatés en direct par Chandler, tout en coordonnant l’opération de sauvetage avec un contrôleur aérien britannique.

Frank Meyer s’était ainsi battu près d’une demi-heure, continuant à courir et à tirer au Barrett, y compris après que les tanks et les autres blindés eurent investi le village, crachant le feu comme un dingue pour les tenir à distance de Lonny Tang.

Tout le monde crut par la suite que les mastodontes ennemis étaient repartis dans le désert après avoir récupéré leurs troupes, mais Colin Chandler et les journalistes de la BBC, eux, signalèrent qu’un jeune Américain nommé Frank Meyer avait à lui seul repoussé six blindés, dont deux tanks lourds.

L’ultime contrat de Frank expirait cinq jours plus tard. Il pleurait lorsqu’il serra la main de Pike pour la toute dernière fois, avant de monter dans l’avion. C’était fini ; il venait de changer de vie.

Pike se retira officiellement du métier soixante-deux jours après lui, et peut-être sa décision fut-elle influencée par celle de Frank, même s’il ne le pensait pas. Il avait dit à Frank d’y aller. De fonder la famille dont il rêvait. De laisser le passé en arrière. D’aller toujours de l’avant.

 

 

Pike était toujours assis derrière le bureau de Frank quand son portable vibra dans la pénombre bleutée.

— Bon, voilà, dit Stone. Ils s’intéressent à un certain Rahmi Johnson. Ils le surveillent depuis près d’un mois. J’ai une adresse pour vous.

— S’ils se contentent de le surveiller, c’est que ce n’est pas lui qui a tué Frank.

— Effectivement, Rahmi n’est pas le suspect. Mais les flics soupçonnent son cousin d’être impliqué. Il s’appelle Jamal Johnson.

— Ils le soupçonnent, ou ils en sont sûrs ?

— Ils n’ont pas de preuves, mais le profil colle pile-poil. Écoutez ça : Jamal a été libéré de Soledad deux semaines avant la première attaque. Il crèche trois jours chez Rahmi, puis s’en va. Quatre jours après la deuxième attaque, Jamal se ramène chez le cousin avec un écran plasma de soixante pouces pour le remercier de l’avoir hébergé. Une semaine après la troisième, Jamal revient à nouveau dans une Malibu noire customisée flambant neuve. Et la bagnole aussi est pour Rahmi. Vous imaginez ça ? Quand mon contact me l’a raconté, je me suis dit : « Merde, moi aussi, j’aurais bien aimé être son cousin. »

Stone partit d’un éclat de rire trop bruyant et trop long. Il avait bu.

— Où est ce Jamal ? demanda Pike.

— Personne ne le sait, vieux. C’est pour ça qu’ils sont sur Rahmi.

— Rahmi le sait peut-être. Ils lui ont posé la question ?

— Oui, et c’est justement là que ça a merdé. Ils sont passés le voir il y a à peu près deux mois, quand ils ont commencé à s’intéresser à Jamal. Ils ont appris qu’il avait créché chez Rahmi et ils y sont allés. Rahmi a joué l’imbécile, mais vous vous doutez bien qu’il a alerté son cousin à la seconde où les flics sont ressortis de chez lui. À partir de là, Jamal a disparu de l’écran radar.

Pike réfléchit rapidement à la façon dont il allait pouvoir s’y prendre.

— Ils devraient lui reposer la question.

Stone s’esclaffa.

— Ce sont des flics, vous non. Ces coïncidences temporelles ne prouvent rien, même si elles sont assez convaincantes. Ils ne peuvent pas arrêter Rahmi, ils préfèrent le filer. Histoire de le prendre sur le fait ou de le blanchir une fois pour toutes.

— Bref, la SIS laisse courir Rahmi en espérant que Jamal reviendra.

— Ils n’ont rien d’autre. Jamal est leur seul suspect plausible.

Pike grogna. Les hommes de la SIS savaient y faire. Des chasseurs pleins de patience. Capables de suivre une cible comme son ombre sans se faire repérer pendant plusieurs semaines, mais Pike ne voulait pas attendre aussi longtemps. Stone avait raison. La police tentait de constituer un dossier solide, mais Pike n’était pas obligé de respecter ce genre de procédure. Ses besoins étaient plus primaires.

— Alors, cette adresse ?

Stone s’éclaircit la gorge, tout à coup mal à l’aise.

— Bon, écoutez, on ne peut pas se permettre de faire du grabuge sur ce coup-là. Si vous vous en mêlez, ça va me revenir dans la figure, et les gars de la SIS sauront d’où est partie la fuite. Si vous faites capoter leur plan, mon contact est foutu.

— Il n’y aura pas de grabuge. Ils ne me verront jamais.

Stone se remit à rire, encore une fois trop fort, trop longtemps, et avec une bonne dose de nervosité.

— Il n’y a que vous qui puissiez dire ça en parlant de la SIS, Pike. Vraiment que vous.

Stone était en train de lui dicter l’adresse quand une nouvelle explosion de lumière noya le bureau, tellement aveuglante que les murs et les meubles blanchirent. Pike, qui tournait toujours le dos à la fenêtre dans le fauteuil de Frank Meyer, ne bougea pas. La voiture de patrouille était de retour.

— Chut, souffla-t-il.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Une gigantesque ombre bleue traversa le bureau, comme si quelqu’un venait de passer devant la source lumineuse. Pike entendit les crépitements étouffés d’une radio, puis un bruit de pas qui se rapprochaient.

— Vous avez l’air bizarre, insista Stone. Où êtes-vous ?

Aussi immobile qu’un poisson au fond d’une mare, Pike murmura :

— Chez Frank. La police est dehors.

— Vous vous êtes introduit chez lui ?

— Chut.

Le flot de lumière glissa vers une autre partie de la maison, tel un animal sur la piste d’une odeur.

— Qu’est-ce que vous foutez chez Frank ?

— Je voulais voir à quoi ressemblait sa vie.

— Vous êtes un drôle de numéro, Pike. Franchement.

La lumière s’éteignit. Le jardin replongea dans les ténèbres. Les crépitements de la radio s’éloignèrent. La voiture pie reprit sa ronde.

— C’est bon, dit Pike.

— Au fait, elle est comment ?

— Quoi ?

— La maison de Frank. Elle est bien ?

— Oui.

— Chic ?

— Pas au sens où vous l’entendez. C’est une vraie maison familiale.

Pike entendit Stone déglutir. Son verre tinta contre le combiné.

— Vous croyez que c’est vrai ? Qu’il a mal tourné ?

— Chen pense que les braqueurs se sont trompés d’adresse.

— Ils auraient confondu sa baraque avec une autre ?

— Ça arrive.

— Vous en pensez quoi ?

— Ça ne change rien.

— Non. Bien sûr que non.

Stone soupira profondément. Pike eut l’impression d’entendre un sanglot, mais Stone s’empressa de boire une gorgée de ce qu’il y avait dans son verre avant d’ajouter :

— Les salopards de ce genre, quand ils débarquent chez quelqu’un, que l’adresse soit bonne ou mauvaise, ils butent tout le monde comme si ces gens n’étaient rien, et je vous parie qu’ils dorment pareil que des bébés une fois rentrés chez eux. Ils ont fait ça combien de fois ?

— Frank était le septième.

— Vous voyez ? C’est ce que je veux dire. Les six premières fois, ils sont passés entre les gouttes. Ils ont tué de pauvres innocents sans en subir les conséquences. Ces gens-là n’ont pas peur des morts. Ils les adorent, Joe, parce que les morts – pardonnez-moi si ce que je dis vous semble brutal – sont rarement aptes à administrer un quelconque châtiment.

— Qu’est-ce que vous buvez ?

— Du scotch. Je bois du scotch à la mémoire de notre ami Frank. J’aimerais mieux tirer une salve de vingt et un coups dans le jardin, mais mes voisins préfèrent que je picole. Où en étais-je ?

— Le châtiment.

— Exactement…

Jon Stone était ému ; Pike attendait qu’il poursuive.

— Mais là… là, ils ont descendu Frank le Tank sans savoir que c’était Frank le Tank, en pensant que ce n’était qu’un mort ordinaire de plus et que ça n’aurait pas de conséquence. Alors que ce qu’il faut bien piger – et c’est la partie que je préfère –, c’est que ces connards sont quelque part en ce moment même en train de se shooter, de s’enculer à la chaîne ou allez savoir, mais ils sont quelque part, en ce moment même, et ils ne se doutent pas qu’une tempête de merde se profile à l’horizon et qu’elle va leur tomber dessus.

— Jon ? Vous avez des photos sur vos murs ?

— De filles à poil, ce genre-là ?

— Des photos de famille. D’amis.

— Je veux, oui. Je prends des photos de tout. Même de têtes humaines, putain. Pourquoi ?

— Pour rien.

— Eh, mec. Ces enculés… Ces enculés se sont sérieusement foutus dedans en butant Frank, hein ?

— Vous devriez dormir un peu.

— Je vais appeler Colin. Il sautera dans le premier avion.

— N’appelez pas Colin.

— Wallace aussi viendrait sûrement.

— Lui non plus.

— Merde… Joe ? Vous êtes là ?

— Quoi ?

Stone resta muet si longtemps que Pike crut qu’il s’était endormi.

— Jon ?

— Aucun de nous n’a de famille. Vous ne vous êtes jamais marié. Lonny et Colin non plus. Wallace a divorcé. J’ai été marié six fois, putain, qu’est-ce que vous dites de ça ? Aucun de nous n’a eu d’enfants.

Pike n’avait pas de réponse à fournir à Stone, mais ce que formula Stone de sa voix douce et rauque d’homme ivre en était peut-être une :

— Je voulais vraiment que Frank y arrive. Et pas seulement pour lui.

Pike referma son portable.

Il resta assis près d’une heure derrière le bureau de Frank, seul avec lui-même et le silence, puis longea à nouveau le couloir jusqu’à celui de Cindy. Il reprit la photo encadrée de Frank à la piscine, la glissa dans sa poche, ressortit de la villa par le jardin et rentra chez lui pour la nuit.


 

 

 

 

 

 

 

Ils appellent cette ville

La cité des anges

Je n’y vois que des dangers mortels.

 

Tattooed Beach Sluts

Règle N°1
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